| Photo: Chamime Osseni |
Le calme avant la tempête
Une très belle photo de New York, vue de Staten Island... quelques heures avant le passage de l'ouragan Sandy.
Choix
| Photo: UQÀM |
Il y a longtemps que je médite sur cette question. J'ai souvent expliqué mon choix par un désir égoïste de vivre dans un milieu où tout est plus "facile" et "accessible" que là d'où je viens. Cette réponse néanmoins me laisse insatisfait car je suis capable de vivre sans le "facile" et l'"accessible". La réponse est donc incomplète et j'ai répondu ceci, beaucoup plus proche de la vérité que la théorie du "choix égoïste", à mon amie.
"Tout a commencé parce que ma famille y voyait une meilleure opportunité que la France, mon premier choix parce que je vous y aurais tous retrouvé. La France sentait trop le roussi avec les histoires de racisme et de discrimination.
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| Métro de Montréal 2012 |
Une fois sur place et mes études terminées, j'ai décidé de rester. D'abord parce qu'on s'attache à la terre qui nous accueille: Montréal m'a ouvert grand les bras. Amoureux des langues, j'ai pu parler fon et français, espagnol et anglais et j'ai pu, dans le même souffle, apprendre à parler japonais et arabe; j'ai marché sur les docks un soir et fréquenté des boîtes de nuit huppées le soir suivant. J'ai croisé des stars du cinéma, découvert d'une part le jazz et les filles et d'autre part l'importance de la foi, de l'écriture, de la famille et de la photographie dans ma vie; les nouveaux amis que je me faisais, voyageurs de passage, étudiants ou professeurs venaient de partout dans le monde, je n'avais plus besoin de voyager pour les rencontrer. Je me suis attaché à Montréal pour ces raisons, et donc un peu au Canada.
D'autre part, quelqu'un m'a dit il y a plusieurs années que je semblais toujours chercher quelque chose. Cette affirmation me hante toujours parce que j'ai peur qu'elle soit vraie. Si c'est le cas, j'ai besoin de me déplacer et de continuer à chercher. Quand fatigué de Montréal je suis enfin parti en vacances (et en quelque sorte, en exploration) en Europe et en Afrique, et que j'ai pris de la distance -au sens littéral et philosophique du terme- par rapport au Canada, j'ai réalisé que cette terre que j'avais ainsi une chance de fuir en m'installant ailleurs, correspondait parfaitement à ce dont j'avais besoin car elle était vaste et, en un sens, vierge. Ce pays me permettait d'explorer, de migrer, de bouger, de découvrir, en un mot de continuer ma quête sans avoir à quitter les frontières nationales. Je ne pouvais décemment pas m'éloigner des dix provinces et des trois territoires qui forment le Canada parce que je me sentais mal dans une ville, c'était trop bête. Connais-tu la fable de La Fontaine, le laboureur et ses enfants? Il me fallait chercher mon trésor ici d'abord. J'ai migré à Winnipeg et j'ai découvert le Manitoba, la Saskatchewan puis les autres provinces. Les années de bonheur que j'y ai vécu ont conforté mon idée qu'il y avait tellement de différences d'une région à une autre que j'aurais à peine de toute une vie pour faire le tour de ma nouvelle patrie. Au fil du temps, je découvre, comme les enfants du laboureur, que le bonheur est plus dans la quête que dans l'objet de cette dernière...
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| Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir |
Le froid quant à lui ne m'a jamais dérangé. D'ailleurs, il a fait plus froid dans les plates Prairies canadiennes où le vent souffle encore plus fort, que partout ailleurs. C'est un peu comme dans une relation amicale, fraternelle, professionnelle ou amoureuse. Vu que personne n'est parfaite, on fait des compromis et parfois, on en arrive à aimer les défauts de l'autre car ils le rendent unique. J'ai vite compris que si je n'acceptais pas le froid -et donc ma terre d'accueil comme elle est, je n'avais qu'à retourner d'où je venais. J'ai compris que je n'avais pas à me plaindre et, surtout, après plusieurs années, j'ai compris que je pouvais faire mieux et même apprivoiser ce froid qui distingue si bien mon nouveau pays de tous les autres, en m'habillant bien et en faisant des activités d'hiver. Non, l'hiver ne m'a pas repoussé. Il m'a attiré au contraire car, comme tu l'indiques, je suis né dans un pays chaud. C'est ce que je ne suis pas, ce que je ne sais pas, ce que je connais mal, qui m'attire le plus. Nomade comme toi, petit pionnier des temps modernes, j'aime encore plus aller où personne autour de moi ne veut.
Permets-moi, amie, d'utiliser cette lettre sur le blog que je tiens et par lequel je veux partager un peu de ce moi dont je viens de te livrer un pan.
Moi, canadien de souche et champion de l'immigration pour... le futur de MES enfants
Comment devient-on un champion de l'immigration? Quelles motivations peuvent-elles justifier de se lancer dans la bataille pour cette "cause" et de vouloir, noblement, aider réfugiés, immigrants économiques, sociaux et autres migrants, à s'installer chez soi?
Au Canada, l'enjeu de la taille et de la croissance de la population est d'abord économique. L'indice synthétique de fécondité est passé de près de 4 enfants par femme au début des années 1960 à 1,49 enfants par femme en 2000 et 1,7 en 2009. Le mode de vie urbain trépidant, la place de la femme sur le marché du travail et les crises économiques ne facilitent pas l'accroissement naturel. Il faut donc, pour accroître la population active, compter sur l'immigration. Pourquoi? Parce que la population active soutient par ses taxes et ses impôts le gouvernement, les jeunes et les personnes âgées. C'est donc, du point de vue du gouvernement canadien une question de survie nationale.
D'autre part, une infime partie -décroissante avec les nouvelles politiques d'immigration- des immigrants sont acceptés pour des raisons "humanitaires" et viennent désormais surtout ... des pays d'Afrique et d'Asie.
Art DeFehr, homme d'affaires manitobain est décrit par le Globe and Mail comme un champion de l'immigration. Cependant c'est la motivation profonde de DeFehr qui me laisse pantois, ce n'est pas son expérience des camps de réfugiés ni son désir d'aider ces derniers mais le désir de garder ses enfants auprès de lui au Manitoba qui lui a fait contribuer à créer une province qui vibre et qui attire. En somme, encore une fois, l'immigrant n'est qu'un payeur de taxes qui contribue au bien-être économique du pays.
C'est clair qu'il y a des avantages pour celui-ci. Un pays tranquille, des lois qui sont respectés, la relative sécurité, la possibilité d'élever sa famille en paix, d'envoyer de l'argent au pays et de travailler. Mais à quel genre d'emplois les immigrants peuvent-ils vraiment aspirer? Quelles sont leurs chances d'occuper des fonctions de choix au sein des entreprises et des administrations? Quel pourcentage d'entre eux réussit vraiment à se tailler une place de choix dans l'univers professionnel de leur pays d'accueil et à quel prix? Les histoires à succès d'immigrante devenue Gouverneure Générale du Canada et de "parcours réussis" sont une infime minorité comparé à celles de titulaires de doctorats et de médecins devenus chauffeurs de taxi. Il y a d'ailleurs surreprésentation des immigrants au sein de cette profession comme le démontre une étude de Citoyenneté et immigration Canada: "La conduite d’un taxi s’est avérée être l’emploi principal de 255 personnes titulaires d’un doctorat
ou d’un diplôme en médecine (ou un domaine connexe), dont 200 immigrants. Des 6 040 autres
chauffeurs de taxi qui détiennent un baccalauréat ou une maîtrise (12 %), la majorité sont
immigrants (80,7 %). En outre, parmi tous les chauffeurs de taxi immigrants, 20,2 % ont au
moins un baccalauréat; ce taux est quatre fois moins élevé chez les chauffeurs de taxi nés au
Canada (4,8 %)."
Ici non plus ce n'est pas facile, cousine
| Le Manitoba - source Wikipedia |
Il y a quelques années, j’ai invité une amie de Cotonou à me rejoindre dans la vallée de la Rivière Rouge ou j’habitais. La rivière Rouge est une rivière d'Amérique du Nord qui marque la frontière des États du Minnesota et du Dakota du Nord. Elle a de particulier qu'elle se jette dans le lac Winnipeg situé dans la province du Manitoba, au Canada. Il ne faut pas la confondre avec la rivière Rouge du Québec.
Mon amie m’a expliqué qu’elle voudrait bien venir me voir mais que cela coûtait encore plus cher d’acheter un billet du Bénin vers le Canada que l’inverse. Voici ce que j’ai répondu :
« C'est un mythe basé sur l'idée que cela prends plus de francs CFA (FCFA, la monnaie utilisée en Afrique de l'ouest) pour faire un dollar, et que comme on vit en dollars, c'est plus facile. Seulement, tu ne connais peut-être pas le coût de la vie ici. Nous gagnons plus (en FCFA) mais dépensons également plus: un hamburger au McDonald coûte 4$ soit 2.000FCFA sur une base de 1$/500FCFA. Combien coûte un burger à Cotonou? N'est-ce pas le même ordre de prix?
Pour un salaire annuel net de 20.000$ (10.000.000FCFA) si tu dois payer ton appart à 600$ mensuel ou 7200$ annuel (3.600.000FCFA) l'eau, l'électricité et le chauffage 75$ mensuel ou 900$ annuel (450.000FCFA) et le transport en commun 100$ mensuel ou 1200$ annuel (600.000FCFA), le panier de bouffe (500$ mensuel ou 6000$ annuel ou 72.000FCFA) il te reste exactement 4700$ (2.350.000FCFA) pour l’année soit 391$ (195.500FCFA) par mois pour payer le téléphone cellulaire, la télé, quelques sorties, tes études supérieures (entre 600$ (300.000FCFA) et 2000$ (1.000.000FCFA) par cours pour un programme de 10 cours). Déjà là, tu t'endettes…
Alors, comment aller au Bénin, à 2.000$ (1.000.000FCFA) le billet plus les dépenses sur le terrain, sans compter que tu continues de payer ton loyer et autres frais ici. Ces calculs sont basés sur le cout de la vie dans une ville moins chère. Essaie Toronto ou Vancouver...
Ce n'est pas facile ici non plus, cousine... »
Mes calculs étaient rapides, et peut-être grossiers. J’ai essayé de brosser un portrait de la vie d’une partie de la Diaspora, celle qui souffre de ne pas pouvoir rester aussi connectée qu’elle le voudrait au Continent. J’ai essayé de démontrer qu’ici comme ailleurs, la vie est un champ de bataille quotidien et que peu importe où on est, l’argent reste le nerf de la guerre qu’on y mène pour survivre. J’espère y être arrivé. Qu’en pensez-vous ?
Comment l'Afrique en est arrivée là
Voici l'intégral d'une interview accordée à Philippe Perdrix de Jeune Afrique, (édition du 25-31 mars 2012) par une auteure d'origine camerounaise, Axelle Kabou. Sa vision du développement de l'Afrique est critique et elle nous pousse à regarder au delà des indicateurs économiques qui prouvent que les choses vont mieux sur le continent mère. D'autre part, Axelle Kabou remonte le temps pour expliquer, par exemple, les crises politiques contemporaines. Elle vient de publier "Comment l'Afrique en est arrivée là" chez l'Harmattan (collection Points de vue), qui suit son premier livre, "Et si l'Afrique refusait le développement".
Depuis plusieurs années, la question du retour vers l'Afrique me titille le subconscient. Mais je résiste à l'idée de l'élaborer pour des raisons aussi superficielles que personnelles. Au-delà de ces raisons cependant, la soudaine "croissance", le soudain "boom" économique et les soudaines perspectives alléchantes vantées dans les médias ces dernières années me dérangent. J'en ai entendu parlé et j'ai lu sur la question, mais lors d'un voyage en Afrique en 2010, je n'ai pas aimé ce que j'ai vu. La pauvreté est toujours rampante, elle est partout, la corruption règne en maître et surtout il y a, dans les classes moyennes et malgré des conditions de vie enviables, un certain désespoir. C'est encore, à mes yeux, la loi de la jungle, manger ou être mangé, à moins qu'il ne s'agisse de l'expression du capitalisme. Je sais que je mélange tout, mais je n'ai pas vu de progrès sur le plan social... Peut-être y suis-je resté trop peu de temps (trois semaines)? Quoi qu'il en soit, je suis surpris de ces propos d'Axelle Kabou qui font écho à ma perception et à mon scepticisme: c'est bien qu'il y ait plus d'immeubles, plus de jeunes et plus de voitures, mais il y a aussi plus de pauvres pour qui les états font si peu.
Le développement de l’Afrique est-il possible ? Quelle est la place de l’intellectuel africain ? Voilà deux questions qui taraudent les esprits de plusieurs analystes. Axelle Kabou, de nationalité camerounaise, émet une analyse sans complaisance : elle est pessimiste. Sans nier les bons résultats économiques du continent, l’intellectuelle camerounaise s’insurge contre ceux qui évoquent des «lendemains radieux». Elle l’affirme avec force dans son dernier essai, Comment l’Afrique en est arrivée là. Lionel Zinsou, un intellectuel béninois, lui, est optimiste. Il est persuadé que «l’Afrique est la Chine de demain». Le débat est lancé.
Jeune Afrique : Depuis la sortie, en 1991, de votre livre «Et si l’Afrique refusait le développement?», qui avait suscité une vive polémique, pourquoi êtes-vous restée silencieuse?
Axelle Kabou : Car, je ne suis pas un écrivain. Je suis une personne qui lit énormément et qui ressent le besoin à un moment donné de partager des connaissances sur des sujets qui l’empêchent de dormir; en l’occurrence le passé de l’Afrique et ses trajectoires possibles dans le futur.
Avez-vous été affectée par les attaques dont vous avez fait l’objet ? On vous a quand même accusé de dépeindre une Afrique incapable de se développer …
Non. D’ailleurs, je n’ai pas répondu aux attaques et personne n’a jamais lu une contre-tribune d’Axelle Kabou. Je comprends que l’on puisse détester ce que j’écris, mais j’essaie aussi de comprendre pourquoi ce livre a suscité une telle haine. En fait, il y a eu un profond malentendu, car beaucoup ont considéré que mon ouvrage était académique. C’était plutôt un pamphlet. Mais il ne s’est jamais agi pour moi de décrire des tares congénitales. L’Afrique a toujours été capable de mobilité, de progrès, d’évolution et d’intelligence. Etant de culture française, je pensais que ma liberté d’expression était un acquis. Mais on m’a reproché de ne pas être Africaine, d’être une étrangère s’occupant de choses qui ne la concernaient pas.
En 1991, vous expliquiez que le sous-développement du continent était essentiellement dû aux mentalités et aux cultures africaines. Cette fois, vous prétendez que sa marginalisation repose sur sept mille ans d’Histoire. Sauf qu’entre-temps, on ne parle plus de sous-développement mais de pays en voie de développement, voire, pour certains, de pays émergents. N’avez-vous pas le sentiment d’être à rebours ?
Mon livre parle des difficultés permanentes de l’insertion des économies africaines dans le monde. Il y a deux façons d’envisager l’histoire des sociétés. Soit on considère qu’elles émergent du vide, et alors on parle en apesanteur, on produit des discours éthérés et on divague. Soit on considère que seule une perspective longue, chère à Fernand Braudel, permet de comprendre leurs évolutions. Il va de soi que je préconise la seconde démarche.
D’accord pour l’approche, mais l’Afrique est en plein décollage, et de nombreux indicateurs l’attestent (forte croissance, baisse de la pauvreté, augmentation des investissements étrangers, apparition d’une classe moyenne…). La situation est-elle aussi grave qu’en 1991 ?
Oui, elle l’est. Les économistes monopolisent les discours sur l’Afrique et alignent des statistiques pour prétendre qu’elle est en train de s’en sortir. Ils commettent leurs crimes habituels. Mais si on interroge des historiens, des sociologues et des politistes, on s’apercevra que nous traversons un scénario très classique. Aux XVIe et XVIIe siècles déjà, la côte sénégambienne, avec sa bourgeoisie entreprenante, très intégrée au commerce mondial, connaissait une forte croissance. Pour quels résultats? Dans les cénacles où l’on discourt sans fin sur l’Afrique, on préfère nier les crises, les massacres, les pogroms … Il faut être solaire. Je refuse d’entrer dans un temple solaire. Tirer des prospectives radieuses sur la base de trois ou quatre indicateurs est insupportable. C’est du clinquant. Cette afro-ferveur m’insupporte, car c’est de la paresse.
La solitaire de Brest
C’est depuis la pointe du Finistère, à Brest, que Kabou a écrit Comment l’Afrique en est arrivée là. Elle habite en Bretagne depuis huit ans avec sa famille. Elle fait des traductions et assure la révision de rapports internationaux après avoir effectué de longs séjours au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Zimbabwe, notamment comme consultante pour différentes organisations internationales. Avec son mari, un Franco-sénégalais travaillant à Addis-Abeba à la Commission économique pour l’Afrique (CEA), elle effectue également des allers-retours entre la France et l’Ethiopie. «Axelle la maudite», depuis son essai Et si l’Afrique refusait le développement?, publié en 1991 chez Harmattan, n’a donc pas lâché l’Afrique.
Tout juste consent-elle à avouer un «dépit amoureux». Les coupures d’électricité, les tracasseries de la vie quotidienne…, mais sans doute aussi le conservatisme de sociétés traditionnelles, ont eu raison de sa patience. Cette personnalité troublante, «de culture française mais attachée au Cameroun», ne laisse pas indifférent. Les éclats de rire sont francs, les embardées rhétoriques pleines de malice, mais la charge est virulente lorsqu’il s’agit de dénoncer l’afro-ferveur: «Une paresse qui m’insupporte».
PH.P.
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Niez-vous le décollage économique actuel ?
Non, il est indéniable. Chaque fois qu’il y a une redistribution des cartes à l’échelle mondiale, l’Afrique est invitée à y participer en apportant des hommes et des matières premières. Mais son rôle est subalterne, et ce mode d’arrimage perdure. En fait, l’Afrique est reconvoitée. Il suffira que la donne économique mondiale change pour qu’elle retombe dans l’oubli, la misère et les tréfonds de l’Histoire. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas le fruit d’une conquête africaine. L’Afrique reste larguée.
A ceci près qu’aux XVIe et XVIIe siècles, l’Afrique ne comptait que quelques dizaines de millions d’habitants; aujourd’hui, c’est plus d’un milliard. Certains analystes, comme Jean-Michel Severino dans son livre Le Temps de l’Afrique ou Lionel Zinsou(lire pp. 35-37), parlent d’un bonus démographique. Pourquoi ne pas croire à ce scénario ?
Sacraliser la démographie en ignorant les interactions entre plusieurs facteurs, c’est faire du
«démographisme» mercantile. Il est plus probable que ces dynamiques actuellement à l’œuvre, dans des espaces difficilement «territorialisables», provoquent des conflits.
Vous reprenez la théorie darwinienne…
Cela s’est toujours passé ainsi. Quand il y a concurrence pour des ressources, il y a des guerres.
On peut avoir une autre lecture. En 2050, l’Afrique disposera du quart de la population active mondiale, n’est-ce pas un formidable levier pour créer de la richesse ?
Non, car l’Afrique ne dispose pas du socle nécessaire. Les rapports à la connaissance, la science et l’éducation sont extrêmement diaphanes. Pour qu’une dynamique d’exploitation des savoirs se mette en place, quelques décennies ne suffiront pas. De ce point de vue, 2050 me paraît être un horizon extrêmement court, et cela ne se fera pas sans convulsions. Le temps de l’Afrique n’est pas encore venu. Il y a des signes positifs, mais ce sont des pépites dans un fleuve qui rebrousse chemin.
Vous parlez même d’une continuité de la traite négrière jusqu’aux comportements de prédation économique d’aujourd’hui…
Absolument. L’Afrique a toujours eu des entrepreneurs innovants, mais les héritages historiques sont prégnants. Nous ne sommes pas sortis de traites négrières et d’économies de comptoirs. Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire l’illustre à merveille. Ouattara et Gbagbo sont des «seigneurs de guerre» qui visaient le pouvoir et le contrôle de la terre en nouant des alliances avec des étrangers. Les sociétés africaines ont sécrété des pouvoirs prédateurs. Nous n’avons pas de classes dirigeantes capables de nouer des pactes avec les populations pour créer de la richesse, mais des couches dominantes qui accaparent les ressources naturelles avec le concours de l’extérieur.
Cette connexion au monde n’a pas varié, et cette matrice reste valable. Plus grave, ce processus s’est aggravé avec une insertion croissante dans les réseaux internationaux maffieux.
La prédation et l’exploitation seraient donc dans les gènes africains ?
Je ne suis pas biologiste. On peut supposer que nous passons d’une économie d’extraction à une économie d’accumulation d’une économie de prédation à une économie de production, mais l’issue est incertaine. La direction peut être heureuse ou tragique. Et cela ne relève pas de l’ingénierie sociale et politique.
A propos de corruption et de criminalisation des économies, voire des Etats, bien d’autres pays à travers le monde démontrent que ces dysfonctionnements ne sont pas forcément un frein au développement …
Oui, lorsque l’argent récolté ou détourné est réinvesti sur place, qu’il permet de mettre les gens au travail et de produire de la richesse endogène.
Vous ne croyez pas aux bienfaits des politiques publiques, à la bonne gouvernance, à la démocratie …
C’est le hasard qui est au pouvoir en Afrique. Il n’y a pas de dirigeants, ni de démocratie. Les élections ne sont même pas financées par les Africains.
En vous écoutant, on arrive à se demander si vous ne donnez pas raison à Nicolas Sarkozy, qui estime que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire»…
Dans un cas, nous sommes dans la pipolisation d’un discours. Dans mon cas, je cherche à mieux comprendre les trajectoires africaines. Cela n’a rien à voir. Je ne crois pas à l’immuabilité du continent. Simplement, il est impossible de prédire l’avenir. L’Afrique peut être le continent de demain, elle peut être aussi une terre de massacres et de guerres. Ce n’est pas une prospective paresseuse qui permettra de trancher.
L’Afrique n’est donc pas condamnée …
Il n’y a pas de peuples condamnés. Nous fabriquons tous notre histoire, mais ce qui peut se passer est incertain. Les présupposés qui permettent de mettre en scène une Afrique radieuse sont branlants et suspects.
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